Homo silicium ou la haine du corps — David Le Breton
Que devient le corps quand on passe sa journée derrière un écran ? La question n’est pas neuve — mais David Le Breton lui donne, lors d’une conférence à l’Atelier Protestant, une formulation qui tranche. Sa thèse : certains courants de la cyberculture nourrissent une hostilité envers le corps charnel, héritière d’un gnosticisme ancien revêtu d’un vernis technologique. Pour une tradition protestante qui confesse que la Parole s’est faite chair (Jn 1,14), le diagnostic mérite qu’on s’y arrête.
En bref : David Le Breton décrit comment le transhumanisme forge un idéal anti-corps qu’il nomme «homo silicium». Face à ce néo-gnosticisme technologique, la théologie protestante — incarnation, imago dei, théologie de la création — apporte une réponse de fond qui refuse de séparer l’esprit de la chair.
Qu’est-ce que «Homo silicium» — et pourquoi parler de haine du corps ?
David Le Breton observe une mutation profonde du rapport au corps. Le corps tend à devenir une matière première à modeler. «Il est désormais pour nombre de contemporains un accessoire de la présence, un lieu de mise en scène de soi. Le corps devient la prothèse d’un moi éternellement en quête d’une incarnation provisoire.»
Cette évolution trouve son expression la plus radicale dans le transhumanisme appliqué à la foi chrétienne. Pour des penseurs comme Marvin Minsky au MIT, Hans Moravec ou Stelarc, le corps biologique n’est qu’une étape provisoire. Le romancier William Gibson l’a dit net dans Neuromancien : «Le corps, c’était de la viande.» Le Breton décrit ces penseurs comme de «nouveaux gnostiques» qui «dissocient le sujet de sa chair périssable et veulent l’immatérialiser au bénéfice de l’esprit».
Le Breton pousse le diagnostic plus loin : il voit dans le rejet transhumaniste du corps une «nouvelle page du puritanisme» — un idéal d’ascèse qui ne dit pas son nom, où la chair imparfaite doit être surmontée au profit d’une pureté numérique.
Branché sur l’infosphère, l’utilisateur se rêve affranchi : «Les corps se dissolvent. Le voyageur de l’infosphère n’est plus attaché à un corps physique, il mène des explorations sous des identités différentes dans un monde immatériel.» Jean-Michel Truong appelle de ses vœux une humanité «enfin parvenue à se défaire de toutes ses entraves dont la plus cuisante serait le fardeau d’un corps désormais anachronique, fossile».
Face à cet imaginaire, Le Breton refuse la capitulation. Sa formule est ferme : «l’entêtement du sensible demeure». Et il pointe un élitisme insupportable : «Si l’homme n’existe qu’à travers les formes corporelles qui le mettent au monde, toute modification de sa forme engage une autre définition de son humanité.» Le corps n’est pas un contenant — il est constitutif de ce que nous sommes.
Que dit la théologie protestante face à la haine du corps numérique ?
Ce que dit Le Breton du corps, la tradition réformée le dit à sa manière depuis des siècles. La question du corps charnel est une question de fond pour le protestantisme — pas un sujet périphérique.
L’incarnation comme scandale fondateur.
L’Évangile de Jean l’affirme sans détour : «La Parole s’est faite chair et a habité parmi nous» (Jn 1,14). Ce verset n’est pas un ornement poétique — c’est le cœur du christianisme. Dieu lui-même a assumé la corporéité humaine, avec sa pesanteur, sa vulnérabilité, sa mortalité. La Réforme, contre toute tentation angéliste, a maintenu ce scandale de l’incarnation. Luther, Zwingli, Calvin — tous ont refusé de dissoudre le corps dans une spiritualité désincarnée. Les transhumanistes répètent à leur manière une hérésie ancienne : celle des docètes, qui refusaient que le Christ ait vraiment souffert dans sa chair.
Le corps comme temple.
L’apôtre Paul pose une question rhétorique devenue fondatrice : «Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ?» (1 Co 6,19). (Il faut lire cette phrase lentement — elle dit en une ligne ce que la théologie met des siècles à formuler.)
Cette affirmation confère au corps une dignité proprement théologique. Le corps est le lieu où Dieu habite, où s’enracine l’existence croyante.
Karl Barth a formulé la réponse protestante avec une clarté rare : la créaturalité n’est pas une chute, c’est une vocation. La question prend une acuité nouvelle en 2026 : le Comité Théologique International du Vatican vient de publier Quo vadis, humanitas?, une réflexion sur le transhumanisme qui, malgré ses présupposés catholiques, pose des questions que le protestantisme ne peut éluder.
Être limité, c’est être créé.
Être créé à l’image de Dieu (Gn 1,27), c’est aussi être créé limité, temporel, mortel. La théologie de la création protestante n’a jamais considéré la finitude comme une anomalie à corriger. Karl Barth l’a formulé avec force : la créaturalité n’est pas une chute, c’est une vocation.
On peut toutefois se demander si la tradition protestante n’a pas elle-même parfois cédé à la tentation angéliste — certains courants piétistes n’ont pas toujours rendu grâce au corps avec la vigueur de Luther. Le Breton nous oblige à nous retourner sur nos propres ambivalences.
| Dimension | Corps charnel (Le Breton) | Corps numérique transhumaniste | Réponse protestante réformée |
|---|---|---|---|
| Statut | Lieu irréductible du sens | Obstacle à surmonter | Temple du Saint-Esprit (1 Co 6,19) |
| Rapport à la mort | Finitude constitutive | Défaut technique à corriger | Créaturalité comme vocation (Barth) |
| Identité | «Racine identitaire» incarnée | Interface substituable | Imago Dei — dignité intangible |
| Technologie | Outil, pas substitut | Finalité, promesse de salut | Moyen au service de la création |
| Référence | L’Adieu au corps, Métailié 1999 | Minsky, Moravec, Bostrom | Gn 1,27 ; Jn 1,14 ; 1 Co 15 |
Résister à l’abstraction : une posture théologique ?
La création est bonne (Gn 1,31). Une main ne se substitue pas à un écran tactile. Un repas partagé comporte une dimension que nul flux de données ne peut reproduire. L’éthique protestante de la création, qui fonde l’engagement écologique des Églises réformées, trouve ici un prolongement : respecter le corps charnel et respecter la terre participent du même mouvement de résistance au déni du réel.
La critique de l’élitisme de Le Breton rejoint l’impératif prophétique. Une théologie qui débat des mérites du cyborg en oubliant le corps souffrant de l’autre a perdu son ancrage évangélique.
Qui est David Le Breton ? Biographie et œuvres clés
David Le Breton enseigne la sociologie à l’Université de Strasbourg et est membre de l’Institut Universitaire de France. Son œuvre tourne autour d’une obsession : le corps humain comme lieu du sens. Anthropologie du corps et modernité (PUF), L’Adieu au corps (Métailié, 1999), Anthropologie de la douleur ou Éloge de la marche : autant de titres qui disent l’étendue du projet. Un sociologue qui lit les poètes, et ça se sent.
«Le corps est aujourd’hui un enjeu politique majeur, l’analyseur fondamental de nos sociétés contemporaines», écrit-il.
Pour aller plus loin
L’Adieu au corps (Métailié, 1999) développe complètement les thèses de la conférence. Les travaux de Laurent Gagnebin et Jean-Daniel Causse ouvrent des pistes complémentaires du côté protestant. La collection Sciences humaines et religions (Cerf) complète le tableau.
La conférence de Le Breton à l’Atelier Protestant aura été l’occasion d’une rencontre rare : un sociologue agnostique et une communauté croyante découvrant qu’ils partagent une même intuition — que le corps humain n’est pas un obstacle à surmonter, mais le lieu irréductible de toute existence digne de ce nom. «L’entêtement du sensible demeure» : il y a là peut-être quelque chose qui ressemble à une grâce.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’«Homo silicium» selon David Le Breton ?
«Homo silicium» désigne l’idéal transhumaniste décrit par David Le Breton : un être affranchi de sa chair, migré dans le numérique. L’expression est chimique — silicium du microprocesseur contre carbone du vivant. Ce n’est pas une description neutre : c’est un diagnostic critique. Homo silicium hérite d’une tradition gnostique ancienne qui se présente désormais en blouse blanche.
Pourquoi le protestantisme s’intéresse-t-il au transhumanisme ?
Le transhumanisme n’est pas qu’une question technologique — c’est une question anthropologique et théologique. Quand des philosophes affirment que le corps est obsolète, ils prennent position sur ce qu’est l’humain. Le protestantisme, qui confesse l’incarnation du Verbe et la résurrection des corps, dispose d’outils précis — imago dei, théologie de la création, éthique de la finitude — pour ce débat.
Que dit la Bible sur le corps humain ?
La Bible ne fait pas du corps une prison de l’âme — c’est une lecture néoplatonicienne. Dans la Genèse, Dieu crée l’humain charnel : «très bon» (Gn 1,31). Paul affirme que ce corps est «temple du Saint-Esprit» (1 Co 6,19). Incarnation et résurrection — au cœur du Nouveau Testament — confirment que le christianisme est une religion du corps assumé.
Comment l’Atelier Protestant aborde-t-il les sciences humaines ?
L’Atelier Protestant se situe à l’intersection de la foi et de la culture contemporaine. Inviter David Le Breton — sans appartenance confessionnelle — s’inscrit dans cette tradition d’hospitalité intellectuelle. Conviction : la théologie n’a rien à craindre du regard sociologique. Ce dialogue l’oblige à préciser ce qu’elle affirme sur l’humain. Les sciences humaines l’interpellent — elles ne la remplacent pas.
Sources et liens externes
- Profil David Le Breton - Université de Strasbourg - Contexte biographique et universitaire.
- L'Adieu au corps - Cairn - Notice bibliographique de l'ouvrage central de David Le Breton sur le corps et la modernité.
- S'incarner dans un corps virtuel - CNRS Le Journal - Éclairage scientifique sur les expériences de corps virtuel.
- Quo vadis, humanitas? - Commission théologique internationale - Document récent sur anthropologie chrétienne, IA, transhumanisme et posthumanisme. Version anglaise retenue car l'URL française renvoie 404 au contrôle technique.